Rue Deschambault

Chère Gabrielle,

À une époque où tu vivais encore, je t’ai rencontré dans la bibliothèque d’une amie de la famille, un soir que je gardais son garçon. Tu étais cette photo en quatrième de couverture d’une belle édition de «Bonheur d’occasion». J’avais 17 ans et j’aimais passionnément mon pays et sa littérature. Je n’avais pourtant que peu lu: des romans rudes d’Yves Thériault, mais aussi Maria Chapdelaine et Trente Arpents, et des poèmes de Nelligan. Ces mots lancés dans l’immensité émouvante des forêts, de la neige et de ces terres à défricher.

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Et voici que ce soir-là, comme je me penchais par la petite fenêtre du grenier et vers les cris des étangs proches, m’apparurent, si l’on peut dire qu’ils apparaissent, ces immenses pays sombres que le temps ouvre devant nous. Oui, tel était le pays qui s’ouvrait devant moi, immense, rien qu’à moi et cependant tout entier à découvrir.
– Rue Deschambault, p. 217-218 – La voix des étangs.

Moi, ce soir-là, j’ai plongé dans ta prose à la fois réaliste et poétique, fasciné par ta faculté de nous faire voir la vie par les yeux de tous tes personnages, hommes, femmes, enfants. C’était donc ça la magie d’écrire, cette empathie vertigineuse, et aussi: … le pouvoir des images, la merveille d’une chose révélée par un mot juste et tout l’amour que peut contenir une simple et belle phrase (Rue Deschambault – La voix des étangs).

Je t’ai un peu oublié pendant des années, jusqu’au lendemain de ce terrible jour du 11 septembre 2001. Je me promenais dans les rues de mon quartier, comme perdu, assommé. Dans la vitrine d’une librairie, le titre de tes mémoires m’a rappelé à moi: «la détresse et l’enchantement». J’ai été fasciné par ton parcours, par ce courage surtout que tu as eu de partir à la découverte du monde, de l’écriture, et de toi-même. Je t’ai envié cette liberté durement conquise.

Et voici DSCF0269que douze ans plus tard, un voyage d’affaire m’amène ce printemps à Winnipeg. Dans l’avion, je lis «Rue Deschambault», heureux de retrouver cette voix familière, comme celle d’une amie longtemps perdue de vue. Le soir même, je m’y rend sur cette petite rue tranquille du vieux Saint-Boniface. Une recherche avait vite fait de m’informer que la maison de ton enfance, entièrement restaurée telle que tu l’as connue, était ouverte au public. Seul visiteur dans cette maison, que j’avais imaginé plus vaste, j’ai déambulé d’une pièce à l’autre dans tes souvenirs.

Curieusement, c’est le grenier surtout que je voulais voir. Je tenais à regarder par cette lucarne que tu décris dans ton roman.

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Alors, par la lucarne qui se trouvait à la hauteur de mon visage, j’ai aperçu le ciel. (…) Deux grands ormes plantés par mon père poussaient leurs plus hautes branches jusqu’au bord de ma lucarne, et, en tendant un peu le cou, je les voyais se balancer (…) Le chagrin a des yeux pour mieux voir à quel point ce monde est beau!
– Rue Deschambault – Petite Misère.

Comment ne sait-on pas plus tôt qu’on est soi-même son meilleur, son plus cher compagnon? Pourquoi tant craindre la solitude qui n’est qu’un tête à tête avec ce seul compagnon véritable?
– Rue Deschambault – Ma coqueluche.

Maison G Roy 1905

DSCF0272Évidemment, en près de 80 ans, le quartier a changé. La maison n’est plus seule sur la rue, les ormes que ton père a plantés ont survécu et dépassé la maison en hauteur. Tu es devenue une figure du patrimoine, une attraction, un objet d’étude et de culte séculaire.

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Sur la plaque officielle installée devant la maison de la rue Deschambault, des fonctionnaires bien intentionnés du gouvernement fédéral te qualifient de «pionnière du réalisme social au Québec». Toi qui avais pourtant écrit, vers 1978, que Bonheur d’occasion avait eu plus de succès qu’il en méritait et «eut pour résultat de me faire connaître comme une romancière de réalisme social – ce que je n’étais pas le moins du monde» ( Ma petite rue qui m’a menée au bout du monde).

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