Je te salue Marie

Ne pleurez pas, amis, car le poète ne fait que semblant d’être mort.

C’est par cette réplique d’inspiration surréaliste que Jean Cocteau a choisi d’évoquer l’immortalité des oeuvres littéraires. Mais, à l’exemple de ce que nous propose la religion, c’est trop beau pour être vrai. Et s’il n’y avait rien d’autre que la vie et qu’un jour les aléas du cosmos, ou peut-être les êtres vivants eux-mêmes, la faisaient disparaître? Il n’y aurait alors même plus de mémoire. On n’écrit pas de la poésie pour l’éternité, mais pour les autres, et souvent d’abord pour soi-même. C’est une parole humaine dédiée à l’oreille humaine.

Toi, Marie Uguay, la poète, tu es morte depuis déjà 32 ans et pourtant je t’écris. Il y a d’autres morts à qui j’écris parfois. Mon père, entre autres, disparu trop jeune, qui me manque terriblement, et qui m’a laissé si peu de choses. Toi, Marie, tu nous as laissé non seulement des poèmes, mais aussi un journal, une apparition dans la “Nuit de la poésie”, et une belle et longue entrevue filmée.

Montréal est laide, je me délecte à le voir, à le dire, et cette laideur est pour moi comme une grande douceur, un terrible accueil. Journal, p.130: 14 février 1979.

On s’imagine souvent le poète comme un homme sage, contemplatif et généreux, vivant à la campagne avec simplicité. Par contre, l’histoire de la littérature française nous a dessiné un tout autre portait-robot, celui du mauvais garçon, du voyou à la limite, du marginal. Toi, tu n’étais ni homme sage ni voyou, simplement une jeune femme issue d’un milieu modeste et qui avait ce don rare d’allumer des mots pour éclairer la nuit.

Certaines sociétés vénèrent les poètes, d’autres les méprisent. Le Québec des années ‘70 penchait plutôt du côté de la vénération, pour un temps du moins. L’effervescence culturelle de cette époque nous a tous marqués, même moi qui n’était qu’un “ti-cul”.

Ce n’est que récemment que j’ai découvert ton oeuvre, pourtant. Car longtemps la poésie m’a paru mystérieuse, à la fois séduisante et inaccessible, et j’ai tardé à y plonger. J’en ai même écrit pour tenter de la démystifier, sans grand succès. Je ne me souviens pas exactement ce qui m’a poussé à prendre ton recueil dans la maigre collection de poésie québécoise de la librairie, sinon la curiosité, ton nom devenu familier – à cause sans doute de cette bibliothèque à Montréal qui le porte.

Maison de la culture Marie-Uguay

J’ai visité cette maison remplie de mots qui porte ton tout petit nom.

Je me suis alors promené dans tes poèmes comme un curieux dans un bazar. Par ci par là, soudainement un fragment de vers coloré et transparent m’attire et je le contemple et le savoure tel un collectionneur charmé par un petit tableau déniché parmi la multitude désordonnée des objets. Celui-ci entre autres: “ tout un voyage est resté en nous  / et notre rêve dérive / vers le reste du monde”. C’est ainsi que je me suis apprivoisé à la poésie en général, la tienne en particulier. Puis j’en ai finalement apprécié l’ampleur, la diversité, la sincérité.

Après quelques hésitations – je n’aimais pas l’idée d’accéder si facilement à ton intimité – j’ai lu ton journal, publié il y a quelques années déjà. Cette lecture, que je ne regrette nullement, m’a touché, souvent là ou ça fait mal. Elle m’a éclairé aussi, sur ta démarche, et à l’occasion, sur les sens possibles de certains poèmes. Puis, j’ai vu et revu le film que Jean-Claude Labrecque t’a consacré et qui, je l’avoue, m’a bouleversé.

Difficile de ne pas être touché par tes paroles et ce destin tragique. Ton authenticité, l’absence totale de prétention, ta lucidité, la fluidité de tes phrases, sont déconcertantes, désarmantes. À 26 ans, tu avais ce qu’on appelle la maîtrise de ton médium, le langage.

Alors que les femmes sont presque universellement contraintes de prendre le nom de leur mari ou de leur père, toi tu as choisi de porter le nom de ta mère, en l’honneur de ton grand-père maternel musicien.  “Je suis l’amphore / je vous porte dans vos silences historiques / dans vos cloîtres / dans vos fenêtres d’inquiétude / dans vos gestes séculiers”.

Très jeune, tu as découvert l’écriture: le plaisir de créer avec les mots, et leur immense pouvoir (de séduction). La passion des mots se voit dans tes yeux, et dans cette voix agréable malgré une respiration un peu sifflante –  tu venais à peine de subir une opération aux poumons. On voit aussi le manche de ta canne accrochée à la table, tout près de toi.  Par pudeur, sûrement, tu parles peu de ce cancer qui te mine et gardes le silence sur ce grand amour déçu, impossible, qui forme pourtant la substance de ton journal.

De tous ces jours et de toutes ces nuits malades
je n’ai gardé que le harcèlement de mon amour
que cette destruction monotone du ciel
que ce lent étouffement de mes sens
Je ne reconnais plus mon corps
je suis entrée dans un univers maladroit
habité uniquement par les trépidations des rues

L’entrevue est entre-coupée d’extraits de quelques lectures de poèmes, enregistrées pendant la Nuit de la Poésie, le 28 mars 1980, qui est aussi le jour de mon anniversaire. Là, sur la scène, devant une foule qu’on sent immense, avec tes longs cheveux frisés, vêtue d’une robe un peu démodée, une canne à la main, tu apparais toute jeune, à peine sortie de l’adolescence. Ces poèmes que tu dis avec simplicité et un courage à peine imaginable, sonnent justes et vont droit au coeur. Je t’entend encore dire: “Mais des hôpitaux n’en finissent plus”. On est loin du slam d’aujourd’hui, ou de l’étincellante Michèle Lalonde, ta contemporaine. On se rend compte aussi, qu’en l’espace d’un an seulement, combien la maladie t’a fait vieillir.

Je suis seule comme un passant dans les paysages des autoroutes, ma peine ressemble aux terrains vagues des banlieues et des chemins qui mènent aveuglément d’une ville à l’autre. Journal p.97: 10 janvier 1979.

Tu racontes aussi comment, de l’écriture de petites histoires par lesquelles tu te faisais vivre des aventures, influencée par Jean-Jacques Rousseau tu en es venu à apprécier les mots pour eux-mêmes, leur sonorité, les images qu’ils font naître, et le plaisir qu’on peut avoir à les agencer en toute liberté.

je me couche en toi
et je reste inassouvie comme le plus pur hiver
qui reste sans bruits

Écrire devient alors pour toi une nécessité, une activité qui va de soi, te révèle le monde, et te permet de sauver du néant ces sensations passagères, ces pensées et ces émotions vouées à l’oubli. Dans une lettre à une amie, tu écris: “Le seul fait d’écrire m’enchaîne au réel”. Puis dans ton journal: “Partout où l’on se retourne, les moments, les choses, s’éparpillent, se désagrègent, mais ici le verbe rassemble” (p. 260: 22 août 1980).

La vie est un désert où je calcule et forge mes mirages. Journal, p. 293: 21 février 1981.

Tu dis aussi comment le sommeil et le désir amoureux ont été importants pour ta créativité, et tu parles de la beauté banale et grisâtre de Montréal, du temps qui t’est compté. “La poésie est ma nourriture, mon sarment, ma bouée de sauvetage. Écriture toujours possible contre le silence panique” (Journal p. 267: 26 octobre 1980).

Ton journal s’achève sur ces mots: “La maladie me fait atteindre des niveaux d’angoisse tels que le monde me devient complètement étrange et hors des limites même de la terreur, c’est-à-dire dans l’insignifiance totale” (p. 375). Quelques jours plus tard, pour toi notre beau monde, indifférent, insignifiant, s’est effacé dans le néant.

Je m’amuse parfois à imaginer quelle sorte d’enfant était l’adulte que je rencontre ou côtoie. Pour certains personnages, Shakespeare ou Victor Hugo par exemple, je trouve très difficile de les imaginer enfant. Pour d’autres, Arthur Rimbaud le premier, c’est de les imaginer adulte qui s’avère difficile. Dans ton cas, je n’ai aucun mal à te voir enfant et je t’imagine très bien adulte. Tu aurais 58 ans aujourd’hui. Tu enseignerais à l’université? présiderais des jurys de concours? évaluerais des manuscrits? tu serais devenue une agente d’approbation, de légitimisation des oeuvres? Non, je ne crois pas.

Tu aurais plus probablement choisi, comme le romancier Jacques Poulin, de t’exiler peut-être à Paris pour avoir l’impression de vivre en secret au centre du monde, ou quelque part près de la mer. Tout comme la poète américaine Mary Oliver, tu ferais de petits boulots ici et là, et continuerais à faire ce qui te fais le plus plaisir. Car de la poésie, on en meurt peut-être plus souvent qu’on en vit. Possiblement, comme l’a fait le poète Gilbert Langevin, tu aurais choisi d’écrire aussi des textes de chansons. Trenet chantait: “Longtemps après que les poètes ont disparus, la chanson court toujours dans les rues”. Quelle différence, au fond, entre poésie et chanson?

J’ai fait cette démarche apaisante
de te dessiner à chaque souvenir
qui me revient comme un matin fragmentaire
comme une avance vers la mémoire entière
de ton visage

L’automne dernier, je suis parti à ta rencontre, comme si tu n’avais fait que semblant d’être morte. J’ai arpenté ce quartier sans charme de Montréal où tu as vécu ta courte vie, ces rues sans arbre où tu t’inventais la mer. J’ai visité cette maison remplie de mots qui porte ton tout petit nom. J’ai vu cette plaque sur le mur, bien cachée dans l’escalier: ta vie en quelques lignes.

Avec le recul, je me rend compte que c’est moi que je cherchais, ou plutôt ce temps disparu que j’aurais aimé retenir.

Ce matin le soleil paraît et quelques tout petits nuages un peu féeriques, tant ils semblent légers et doux, flottent au-dessus des façades de briques rouges. On a coupé le seul arbre qui paraissait dans ma fenêtre. Un orme. Et comme tous les ormes de Montréal, il était atteint d’une maladie incurable. Cependant, lorsqu’on est venu le couper, il subsistait quelques branches qui bourgeonnaient. Il était comme moi, il résistait tant bien que mal et poursuivait l’espoir d’une quelconque (même modeste) floraison. Ils l’ont coupé avant. Moi, que va-t-il m’arriver? Journal, p. 308: 22 mars 1981.

Pour en savoir plus sur Marie Uguay:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Uguay/

http://www.litterature.org/recherche/ecrivains/uguay-marie-454/

http://ville-emard.com/MU/biographiemu.html

affiche Marie Uguay

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