Le pays de Bonheur d’occasion

Chère lectrice bienveillante,
Tu m’écris que mon essai sur Gabrielle Roy (Rue Deschambault) t’as donné le goût de redécouvrir cette auteure canadienne que tu as connue à l’école secondaire. Tu as donc décidé de lire le roman le plus célèbre de Garbielle Roy: Bonheur d’occasion. Tu m’avoues aussi ne pas bien connaître Montréal et que tu n’as jamais visité St-Henri, le quartier qui est le théâtre du roman, le pays de Bonheur d’occasion. Alors, j’ai décidé de t’y emmener.

Comme tu le sais, chaque lieu est fait de plusieurs couches, tel un mur mainte fois repeint. C’est d’autant plus vrai pour un vieux quartier comme St-Henri, où subsistent plusieurs vestiges du passé, comme autant de couleurs sous la peinture qui craque et pèle.

 St-Henri

Par un jour un peu gris de novembre, je me suis rendu en métro jusqu’à la station Place St-Henri. En sortant je suis tombé face à face avec ce premier vestige du passé: une porte cochère.

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En marchant par les petites rues, Ste-Émilie par exemple, j’ai remarqué que plusieurs maisons ont conservé leur porte cochère, ces anciennes petites maisons d’ouvriers dont la porte d’entrée donne directement sur le trottoir.

À l’angle des rues Saint-Augustin et Saint-Ambroise j’ai retrouvé presque intacte la maison de Jean Lévesque, l’amoureux de Florentine.

La maison de Jean Lévesque

« La maison où Jean avait trouvé un petit garni se trouvait immédiatement devant le pont tournant de la rue Saint-Augustin… Étroite de façade, la maison se présentait drôlement à la rue; de biais comme si elle eût voulu amortir tous les chocs qui l’ébranlaient Ses murs de côtés s’écartaient en V. …mais la maison n’était pas seulement sur le chemin des cargos. Elle était aussi sur la route des voies ferrées… » (Bonheur d’occasion, chapitre 2)

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À dix-sept ans, quand j’ai lu pour la première fois Bonheur d’occasion, je l’avoue: je n’aimais pas du tout Jean Lévesque. Je ne comprenais pas comment on pouvait inviter une jolie fille au cinéma et la regarder en cachette nous attendre en vain dans le froid. Mais l’auteure, elle, l’avait compris: Jean aimait Florentine tout en détestant profondément ce qu’elle représentait, cette misère résignée dont il voulait à tout prix s’échapper.

La voie ferrée, omniprésente dans le quartier comme au temps de Bonheur d’occasion, passe à moins de 10 mètres de la maison de Jean.

C’est d’ailleurs tout près de là qu’en août 1945 Gabrielle Roy s’est faite photographier avec une bande de jeunes garçons.

Un peu plus loin subsistent deux maisons joliement rénovées, visiblement construites bien avant l’ère industrielle.

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Avant que l’on construise le canal Lachine, vers 1825, ces maisons faisaient partie de St-Henri-des-Tanneries, un petit village d’artisans du cuir et de cultivateurs établis depuis longtemps.

Village des tanneries, Saint-Henri, près de Montréal, QC, 1859, Alexander Henderson, Sels d’argent sur papier monté sur papier, 20.3 x 25.4 cm (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Saint-Henri_Montreal_1859.jpg)
 
 
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Pendant le siecle qui a suivi la construction du canal, on fera ce qu’on a fait partout ailleurs: les champs feront place aux usines, les chemins deviendront des rues ou des chemins de fer, et on construira à la hâte toutes ces maisons pour les ouvriers.

Par une de ces curieuses ironies de l’histoire, ce sont des gens de la campagne qui viendront peuplé ce qui était, il n’y a pas  St-Henri-13si longtemps, un village comme ceux qu’ils auront abandonnés.

L’été de 1940, Gabrielle Roy habite seule un petit logis rue Dorchester, pres d’Atwater. La chaleur accablante la fait fuir vers le fleuve  le jour, alors que le soir le besoin de chaleur humaine l’amène à St-Henri. Dans un essai intitulé Le pays de Bonheur d’occasion, publié en 1974, elle se souvient:

Le désir de la présence, de la douceur humaine fut si vif en moi tout à coup qu’il m’entraîna vers le bas de la rue Atwater où la rumeur de la vie était plus attirante.

(…) Au coin de courtes rues, les réverbères chiches révélaient des groupes, familles, voisins, assis en rond sur le trottoir et parfois au beau milieu de la chaussée. Petites agoras ou l’on discutait de la vie! La campagne juste hier quittée parce qu’elle ne faisait plus vivre et qu’on avait espéré mieux de la ville.

(…)

Au fond, la tragédie des gens assis dans la nuit douce qui se racontait leur vie de maison en maison, de rue en rue, était simple. C’était la tragédie toute banale des multitudes un peu partout dans le monde à cette époque… et encore maintenant. Celle des gens issus de la campagne, au coeur encore naïf, à l’esprit encore rustique, à l’âme encore religieuse, et les voilà projetés brusquement dans l’ère industrielle …

On aime dire que Bonheur d’occasion est l’oeuvre d’une pionnère du roman social réaliste qui a immortalisé St-Henri. Qu’en pensait Gabrielle Roy?

Le triste, c’est que St-Henri ne m’a peut-être jamais tout a fait pardonné d’avoir exposé sa misère. Curieux tout cela! Les pauvres n’aiment pas qu’on les montre pauvres, pas plus que les riches qu’on les montre riches et comblés. Pourtant les humains désirent qu’on dise le vrai de la vie. Mais le désirent-ils au fond?

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Entre 1967 et 1988, le nombre d’emplois dans le sud-ouest de Montréal est passé de 23 450 à 7 147. Je me souviens que dans les années ’70 et ’80,  St-Henri avait la réputation d’être un quartier “tough” où personne de mon entourage ne s’était jamais aventurer.  C’était un peu notre Bronx.

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Aujourd’hui encore, malgré les usines  converties en condos et en espaces à bureau, malgré les maisons rénovées, on dit qu’à St-Henri la pauvreté persiste; celles des familles monoparentales, des personnes vivant seules et des jeunes sans emploi.

À toute heure du jour et de la nuit, des trains transportant des tonnes de matières dangeureuses traversent encore ce quartier.

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1943 rue Notre-Dame vers l’est & St-Ferdinand (St-Henri)
http://www.metrodemontreal.com/forum/viewtopic.php?t=11970
 

À cause de l’illusion qu’on a en regardant passer un train ou un bateau d’être soi-même emporté, une bonne part de ce quartier semblait toujours quelque peu à la dérive. (Gabrielle Roy, Le pays de Bonheur d’occasion, 1974)


Gabrielle Roy à la gare de St-Henri
 

Là où était la gare de St-Henri, se trouve maintenant un Centre de services communautaires (CLSC) et derrière, une piste cyclable a remplacé la voie ferrée.

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La piste passe à côté de la vieille caserne de pompiers, toujours active et bien préservée.

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P.S.: À l’époque où Gabrielle Roy explorait Montréal et St-Henri, elle soumettait des textes à des revues et des journaux et n’en recevait jamais d’échos. Elle écrit:

Je m’imaginais avoir au moins un lecteur que je me représentais parfois me lisant de sa petite chambre comme je lui écrivais de la mienne, et cela suffisait pour me soutenir.

Je me sens comme ça, à la différence que je sais qu’une lectrice bienveillante quelque part attend de me lire et que je peux désormais m’adresser à elle.

Note: Plusieurs des photos d’archive sont empruntées au site Circuit Bonheur d’occasion (http://sthenri.tripod.com/circped3a.htm).

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