Comment mourrir quand on est un arbre

Ces arbres qui atteignent des tailles gigantesques fascinent. Monuments vivants parfois plusieurs fois centenaires, ils peuvent donner le vertige.

img_2642Le quartier Old Ottawa South, où j’habite, s’est développé en partie dans une zone qui pendant des siècles étaient immergée par les crues de la rivière Rideau. Le chêne à gros fruits, Quercus macrocarpa, est l’une de nos quelques espèces qui résistent et profitent des inondations printanières. Des individus de cette espèce vivent jusqu’à 200 ans tout en atteignant des dimensions imposantes. Quelques uns de ces doux géants subsistent dans des parcs, des cours et le long de certaines rues, surtout près de la rivière.

L’un de ces chênes du quartier détenait jusqu’à récemment le record, avec un diamètre basal de près d’un mètre et demi. Sa mort, survenue en 2011, a causé surprise et consternation. Il poussait sur un minuscule espace vert qui est un vestige de la plage Brighton, où l’on se baignait dans la rivière Rideau des années ‘20 jusque dans les années ‘70. Il imposait par sa taille et répandait une ombre bienfaisante. Beaucoup de gens du quartier le vénéraient en silence. C’était une de ces présences tranquilles, qu’on prend pour acquise. Jusqu’au jour où elle disparaît.

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Il est commode parfois de croire à la réincarnation

Dans le hall d’entrée du récent pavillon River, au royaume du bitume et du béton qu’est le campus de l’Université Carleton, je suis accueilli par une grande sculpture abstraite en bois. Je lis sur une petite plaque posée au mur derrière l’objet, que le sculpteur David Fels d’Ottawa l’a façonnée dans une grande section du tronc de cet énorme chêne mort à la plage Brighton.

Ce qui me frappe, outre la taille imposante de l’oeuvre, est son caractère aérien, la légèreté qu’elle évoque. Elle me fait penser à une lithographie d’Escher: “Bond of Union” (1956). L’artiste a intitulé celle-ci “Sailing through time” et la présente comme un hommage à l’arbre bicentenaire qui a fourni la matière première.

Le bois est une matière extraordinaire, qui est non seulement caractéristique de l’essence, mais aussi de l’histoire de l’arbre qui l’a produit. Le bois est en fait un trésor caché, car l’arbre vivant ne le révèle que rarement, tant au sens littéral que figuré.

Ce que je remarque d’un arbre c’est d’abord son profil, la structure de ses ramifications, son feuillage, son écorce, ses fleurs et ses fruits. La couleur, l’odeur, la densité, la structure, et la dureté de son bois n’ont rien à voir avec ce que l’arbre me montre. Je suis tenté de dire que c’est l’artiste ou l’artisan qui crée le bois. Devant l’oeuvre achevée, j’entend l’enfant demander au sculpteur: “comment savais-tu que cela se cachait dans l’arbre?”

Les arbres meurent-ils de vieillesse?

Un autre enfant aurait demandé pourquoi l’arbre est-il mort? La question mérite qu’on s’y arrête. De quoi meurent les arbres? Peuvent-ils mourir de vieillesse?

Les végétaux ont cette capacité de croître indéfiniment: leurs cellules sont autant d’embryons, conservant la capacité de devenir racine, vaisseau, feuille. La plupart des arbres meurent de maladie, ou parce que leur tronc fragilisé par la carie se brise. Toute leur vie, ils se protègent des infections en créant des barrières, mais cette protection, qui consomme de l’énergie, est temporaire et doit se renouveler constamment. Un jour, l’arbre n’arrive plus à se défendre. Plus il vit longtemps, plus il a de chances d’être abattu ou brisé par le vent, brûlé par un feu, attaqué par des insectes et des champignons pathogènes, endommagé par la neige ou le verglas.

Ce n’est que dans des conditions exceptionnelles que l’arbre croît pendant plusieurs siècles. Par exemple, dans les fonds de vallée protégés de la côte californienne, où poussent des séquoias de 110 mètres de haut et huit mètres de diamètre, et qui ont en moyenne entre 1200 et 1800 ans. Ou encore dans les hautes montagnes arides plus à l’est, dans la Sierra Nevada, où des pins tout rabougris survivent depuis plus de 4000 ans.

Les chênes à gros fruits sont quant à eux des géants aux pieds d’argile. Ils supportent très mal la sécheresse et encore moins la compaction du sol et le sel de déglaçage. Souvent, les chênes qui ont atteint un stade avancé de dépérissement sont achevés par les attaques d’un petit coléoptère qui vient creusé des galeries dans le cambium (le tissus mou entre le bois et l’écorce). C’est probablement une combinaison de ces stress qui a eu raison de notre chêne géant.

J’ai eu la chance de le prendre en photo quelques semaines avant que les ingénieurs forestiers de la ville le déclarent officiellement mort et à abattre. Des résidents ont demandé un sursis de quelques jours, le temps d’organiser une cérémonie d’adieux.

Inclusivité

David Fels a créé une autre grande sculpture à même une section du gros chêne. Il s’agissait de remplir une seconde commande de l’Université Carleton, cette fois pour incarner l’idée d’inclusivité.

J’ai rencontré cette œuvre par hasard, alors qu’elle était temporairement exposée au rez-de-chaussé du centre des congrès d’Ottawa. De facture assez différente de la première, mais d’une taille semblable, elle évoque un monstre quadrupède qui se métamorphose selon l’angle qu’on le regarde.

En l’examinant de près et de loin, sous différents angles, et à plusieurs reprises,  je constate une fois de plus que l’attrait d’une oeuvre abstraite comme celle-là réside souvent dans les images qu’elle suscite, sa capacité de stimuler l’imagination.

Dans un espace public, une sculpture abstraite attire davantage l’attention qu’une oeuvre figurative. Tel un arbre, elle offre aux regards plusieurs visages, alors que la statue typique du personnage historique ou sacré impose le sien. Et passe souvent inaperçue.

Un arbre en prison

Des résidents de mon quartier avaient suggérés qu’une oeuvre réalisée avec le bois du vieux chêne soit installée à l’endroit même où il avait vécu. J’ignore pourquoi cette idée n’a pas été retenue et comment l’Université Carleton a obtenu la mainmise sur le bois. Chose certaine, une sculpture sur bois en plein-air aurait demandé plus d’entretien en plus d’être exposée au vandalisme.

Cela me rappelle l’oeuvre abstraite que l’artiste québécois Armand Vaillancourt avait sculptée à même un orme mort, sur le bord de la rue Durocher à Montréal. Je me demande si David Fels la connaît. En 1953, la performance publique du jeune Vaillancourt ne passa pas inaperçue, surtout qu’elle s’étala sur plusieurs mois. L’oeuvre, que l’étudiant avait conçue comme un manifeste pour ouvrir l’art sur la vie et la place publique à l’art, réside depuis 1995 dans le Pavillon Charles-Baillairgé du Musée national des Beaux-Arts du Québec. C’est pour le moins ironique pour une œuvre qui clamait la liberté de se trouver dans une ancienne prison.

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À la plage Brighton, abandonnée depuis longtemps par les baigneurs, ne reste aujourd’hui que le contour du tronc du géant. La rivière, que personne ne veut dépolluer, passe là tout près, tranquille dans son lit grâce aux nombreux ouvrages qui contrôlent son débit. Sa présence augmente la valeur des maisons, mais ne baigne plus que des chiens et ne nourrit plus les chênes.


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Un commentaire pour Comment mourrir quand on est un arbre

  1. Alex Serre dit :

    J’ai beaucoup aimé ton article Patrick! J’ignorais ce qu’il était advenu de cet arbre magnifique, auquel je pense chaque fois que je passe par la plage Brighton. Je suis heureuse de savoir qu’il a trouvé une seconde vie dans des oeuvres d’art aussi magnifiques que l’était son incarnation originale. En passant, il est expliqué sur le site de David Fels comment ce chêne est arrivé entre ses mains et celles de l’université Carleton : « The idea came from Larry McCloskey, director of the Paul Menton Centre for Students with Disabilities, located in the River Building. McCloskey lives in Old Ottawa South and wanted the mighty oak tree to somehow live on. He brought together the city, Fels and a suggestion for a carving to commemorate the 25th anniversary of Rick Hansen’s « Man in Motion » world tour, and the university’s « commitment to accessibility. » http://davidfelsartist.com/press/

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