Impressions

Invitation semples

Great photos! Nice mood in the hazy/blurry ones. Inspiring to a fellow photographer.

Your solitary steps

Your solitary steps

Flaque printanière. A spring puddle.

In a spring puddle

Reflection on the Rideau

Reflection on the Rideau

Amelanchier

Amelanchier

Poppies

Poppies

Magnolia

Magnolia

I love this collection of photographs! Each one seems to me to tell a story, and several bring to mind stories from my own life. The flowers are particularly evocative – which is unexpected to me. They do not seem to be plants at all – but eyes opening wide with wonder, a hand reaching out, lovers holding hands. Thank you for sharing this beautiful art.

Bank Canal Bridge on a foggy night

Bank Canal Bridge on a foggy night

Thank you. Your work is wonderful. I especially enjoy the Bank Street bridge photos.

 

Feet in the water, heads in the clouds

Feet in the water, heads in the clouds

You have truly captured some stunning nature patterns thanks to a very patient and skilled eye. A most exquise exhibition. I especially enjoyed « Feet in the water… » and the frosty leaves on metallic paper. Thank you for sharing in the neighbourhood.

Frosty morning

Frosty morning

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Perdu dans les bruyères

Dans un vieux refuge perdu parmi les bruyères quelque part en Écosse, j’ai découvert écrit sur un mur, ce poème anonyme. Je te l’offre, avec quelques images pour l’emballage.

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Every time I try to hide away
you find me
Every night
you find your way into my skin
inside my eyes

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Every morning
you’re the first air I breathe
All day long you’re every word I read
every drop of the water I need

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Every evening
I become that kite in your breeze
If only I could cut the string
that stupid string.

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Le pays de Bonheur d’occasion

Chère lectrice bienveillante,
Tu m’écris que mon essai sur Gabrielle Roy (Rue Deschambault) t’as donné le goût de redécouvrir cette auteure canadienne que tu as connue à l’école secondaire. Tu as donc décidé de lire le roman le plus célèbre de Garbielle Roy: Bonheur d’occasion. Tu m’avoues aussi ne pas bien connaître Montréal et que tu n’as jamais visité St-Henri, le quartier qui est le théâtre du roman, le pays de Bonheur d’occasion. Alors, j’ai décidé de t’y emmener.

Comme tu le sais, chaque lieu est fait de plusieurs couches, tel un mur mainte fois repeint. C’est d’autant plus vrai pour un vieux quartier comme St-Henri, où subsistent plusieurs vestiges du passé, comme autant de couleurs sous la peinture qui craque et pèle.

 St-Henri

Par un jour un peu gris de novembre, je me suis rendu en métro jusqu’à la station Place St-Henri. En sortant je suis tombé face à face avec ce premier vestige du passé: une porte cochère.

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En marchant par les petites rues, Ste-Émilie par exemple, j’ai remarqué que plusieurs maisons ont conservé leur porte cochère, ces anciennes petites maisons d’ouvriers dont la porte d’entrée donne directement sur le trottoir.

À l’angle des rues Saint-Augustin et Saint-Ambroise j’ai retrouvé presque intacte la maison de Jean Lévesque, l’amoureux de Florentine.

La maison de Jean Lévesque

« La maison où Jean avait trouvé un petit garni se trouvait immédiatement devant le pont tournant de la rue Saint-Augustin… Étroite de façade, la maison se présentait drôlement à la rue; de biais comme si elle eût voulu amortir tous les chocs qui l’ébranlaient Ses murs de côtés s’écartaient en V. …mais la maison n’était pas seulement sur le chemin des cargos. Elle était aussi sur la route des voies ferrées… » (Bonheur d’occasion, chapitre 2)

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À dix-sept ans, quand j’ai lu pour la première fois Bonheur d’occasion, je l’avoue: je n’aimais pas du tout Jean Lévesque. Je ne comprenais pas comment on pouvait inviter une jolie fille au cinéma et la regarder en cachette nous attendre en vain dans le froid. Mais l’auteure, elle, l’avait compris: Jean aimait Florentine tout en détestant profondément ce qu’elle représentait, cette misère résignée dont il voulait à tout prix s’échapper.

La voie ferrée, omniprésente dans le quartier comme au temps de Bonheur d’occasion, passe à moins de 10 mètres de la maison de Jean.

C’est d’ailleurs tout près de là qu’en août 1945 Gabrielle Roy s’est faite photographier avec une bande de jeunes garçons.

Un peu plus loin subsistent deux maisons joliement rénovées, visiblement construites bien avant l’ère industrielle.

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Avant que l’on construise le canal Lachine, vers 1825, ces maisons faisaient partie de St-Henri-des-Tanneries, un petit village d’artisans du cuir et de cultivateurs établis depuis longtemps.

Village des tanneries, Saint-Henri, près de Montréal, QC, 1859, Alexander Henderson, Sels d’argent sur papier monté sur papier, 20.3 x 25.4 cm (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Saint-Henri_Montreal_1859.jpg)
 
 
 St-Henri-11

Pendant le siecle qui a suivi la construction du canal, on fera ce qu’on a fait partout ailleurs: les champs feront place aux usines, les chemins deviendront des rues ou des chemins de fer, et on construira à la hâte toutes ces maisons pour les ouvriers.

Par une de ces curieuses ironies de l’histoire, ce sont des gens de la campagne qui viendront peuplé ce qui était, il n’y a pas  St-Henri-13si longtemps, un village comme ceux qu’ils auront abandonnés.

L’été de 1940, Gabrielle Roy habite seule un petit logis rue Dorchester, pres d’Atwater. La chaleur accablante la fait fuir vers le fleuve  le jour, alors que le soir le besoin de chaleur humaine l’amène à St-Henri. Dans un essai intitulé Le pays de Bonheur d’occasion, publié en 1974, elle se souvient:

Le désir de la présence, de la douceur humaine fut si vif en moi tout à coup qu’il m’entraîna vers le bas de la rue Atwater où la rumeur de la vie était plus attirante.

(…) Au coin de courtes rues, les réverbères chiches révélaient des groupes, familles, voisins, assis en rond sur le trottoir et parfois au beau milieu de la chaussée. Petites agoras ou l’on discutait de la vie! La campagne juste hier quittée parce qu’elle ne faisait plus vivre et qu’on avait espéré mieux de la ville.

(…)

Au fond, la tragédie des gens assis dans la nuit douce qui se racontait leur vie de maison en maison, de rue en rue, était simple. C’était la tragédie toute banale des multitudes un peu partout dans le monde à cette époque… et encore maintenant. Celle des gens issus de la campagne, au coeur encore naïf, à l’esprit encore rustique, à l’âme encore religieuse, et les voilà projetés brusquement dans l’ère industrielle …

On aime dire que Bonheur d’occasion est l’oeuvre d’une pionnère du roman social réaliste qui a immortalisé St-Henri. Qu’en pensait Gabrielle Roy?

Le triste, c’est que St-Henri ne m’a peut-être jamais tout a fait pardonné d’avoir exposé sa misère. Curieux tout cela! Les pauvres n’aiment pas qu’on les montre pauvres, pas plus que les riches qu’on les montre riches et comblés. Pourtant les humains désirent qu’on dise le vrai de la vie. Mais le désirent-ils au fond?

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Entre 1967 et 1988, le nombre d’emplois dans le sud-ouest de Montréal est passé de 23 450 à 7 147. Je me souviens que dans les années ’70 et ’80,  St-Henri avait la réputation d’être un quartier “tough” où personne de mon entourage ne s’était jamais aventurer.  C’était un peu notre Bronx.

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Aujourd’hui encore, malgré les usines  converties en condos et en espaces à bureau, malgré les maisons rénovées, on dit qu’à St-Henri la pauvreté persiste; celles des familles monoparentales, des personnes vivant seules et des jeunes sans emploi.

À toute heure du jour et de la nuit, des trains transportant des tonnes de matières dangeureuses traversent encore ce quartier.

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1943 rue Notre-Dame vers l’est & St-Ferdinand (St-Henri)
http://www.metrodemontreal.com/forum/viewtopic.php?t=11970
 

À cause de l’illusion qu’on a en regardant passer un train ou un bateau d’être soi-même emporté, une bonne part de ce quartier semblait toujours quelque peu à la dérive. (Gabrielle Roy, Le pays de Bonheur d’occasion, 1974)


Gabrielle Roy à la gare de St-Henri
 

Là où était la gare de St-Henri, se trouve maintenant un Centre de services communautaires (CLSC) et derrière, une piste cyclable a remplacé la voie ferrée.

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La piste passe à côté de la vieille caserne de pompiers, toujours active et bien préservée.

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P.S.: À l’époque où Gabrielle Roy explorait Montréal et St-Henri, elle soumettait des textes à des revues et des journaux et n’en recevait jamais d’échos. Elle écrit:

Je m’imaginais avoir au moins un lecteur que je me représentais parfois me lisant de sa petite chambre comme je lui écrivais de la mienne, et cela suffisait pour me soutenir.

Je me sens comme ça, à la différence que je sais qu’une lectrice bienveillante quelque part attend de me lire et que je peux désormais m’adresser à elle.

Note: Plusieurs des photos d’archive sont empruntées au site Circuit Bonheur d’occasion (http://sthenri.tripod.com/circped3a.htm).

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… le monde appartenait à l’air que j’attendais

J’ai mis en images ce poème de Pablo Neruda, tiré de la Centaine d’amour et traduit librement.  Les photos sont inspirées inconsciemment par les mots du poète chilien que j’ai lu et relu.

Crois-moi, il faut avoir beaucoup aimé pour écrire des textes de cette densité.
Je me suis même parfois demandé si un amour comme celui qu’il évoque était possible.

Avant de t’aimer, amour, je n’avais rien : j’hésitais parmi les rues et les choses :

rien n’était et rien n’avait de nom : le monde appartenait à l’air que j’attendais.

Je connus des salons couleur de cendre, des tunnels habités par la lune, de cruels hangars où l’on prenait congé, des questions qui insistaient sur le sable.

Tout était vide, mort et muet, tombé, abandonné, déchu, tout était inaliénablement étranger,

tout appartenait aux autres et à personne,

jusqu’à ce que ta beauté et ta pauvreté remplissent l’automne de cadeaux.

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Il n’y a rien d’autre

Il marche dans les rues étroites de l’antique village de St-Macaire. Il s’arrête, contemple l’église construite au XIIème siècle. Vignes, fines herbes et mousses poussent sur la vieille pierre. Un jour cette image, ce souvenir, s’éteindront avec lui. Il sort un calepin et un crayon de son sac, esquisse ce jardin insolite.

St-Macaire

Il s’arrête, contemple l’église construite au XIIème siècle. Vignes, fines herbes et mousses poussent sur la vieille pierre.

Le soleil aussi s’éteindra. Cette église, ce village disparaissent, c’est tout ce monde qui s’anéantit avec les objets, les êtres, les oeuvres qu’elles ont inspirées, les mots inventés pour les décrire et les comprendre. Il n’y a même pas de ruines, il n’y a plus rien.

Apaisé et effrayé, il s’assoit par terre. Son dessin terminé, il veut écrire au bas de la page: « Il n’y a rien d’autre que la vie ».

Passe devant lui sans le regarder une grande adolescente un peu voûtée, portant un énorme casque d’écoute sur la tête.

Il n’écrit rien.

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Je te salue Marie

Ne pleurez pas, amis, car le poète ne fait que semblant d’être mort.

C’est par cette réplique d’inspiration surréaliste que Jean Cocteau a choisi d’évoquer l’immortalité des oeuvres littéraires. Mais, à l’exemple de ce que nous propose la religion, c’est trop beau pour être vrai. Et s’il n’y avait rien d’autre que la vie et qu’un jour les aléas du cosmos, ou peut-être les êtres vivants eux-mêmes, la faisaient disparaître? Il n’y aurait alors même plus de mémoire. On n’écrit pas de la poésie pour l’éternité, mais pour les autres, et souvent d’abord pour soi-même. C’est une parole humaine dédiée à l’oreille humaine.

Toi, Marie Uguay, la poète, tu es morte depuis déjà 32 ans et pourtant je t’écris. Il y a d’autres morts à qui j’écris parfois. Mon père, entre autres, disparu trop jeune, qui me manque terriblement, et qui m’a laissé si peu de choses. Toi, Marie, tu nous as laissé non seulement des poèmes, mais aussi un journal, une apparition dans la “Nuit de la poésie”, et une belle et longue entrevue filmée.

Montréal est laide, je me délecte à le voir, à le dire, et cette laideur est pour moi comme une grande douceur, un terrible accueil. Journal, p.130: 14 février 1979.

On s’imagine souvent le poète comme un homme sage, contemplatif et généreux, vivant à la campagne avec simplicité. Par contre, l’histoire de la littérature française nous a dessiné un tout autre portait-robot, celui du mauvais garçon, du voyou à la limite, du marginal. Toi, tu n’étais ni homme sage ni voyou, simplement une jeune femme issue d’un milieu modeste et qui avait ce don rare d’allumer des mots pour éclairer la nuit.

Certaines sociétés vénèrent les poètes, d’autres les méprisent. Le Québec des années ‘70 penchait plutôt du côté de la vénération, pour un temps du moins. L’effervescence culturelle de cette époque nous a tous marqués, même moi qui n’était qu’un “ti-cul”.

Ce n’est que récemment que j’ai découvert ton oeuvre, pourtant. Car longtemps la poésie m’a paru mystérieuse, à la fois séduisante et inaccessible, et j’ai tardé à y plonger. J’en ai même écrit pour tenter de la démystifier, sans grand succès. Je ne me souviens pas exactement ce qui m’a poussé à prendre ton recueil dans la maigre collection de poésie québécoise de la librairie, sinon la curiosité, ton nom devenu familier – à cause sans doute de cette bibliothèque à Montréal qui le porte.

Maison de la culture Marie-Uguay

J’ai visité cette maison remplie de mots qui porte ton tout petit nom.

Je me suis alors promené dans tes poèmes comme un curieux dans un bazar. Par ci par là, soudainement un fragment de vers coloré et transparent m’attire et je le contemple et le savoure tel un collectionneur charmé par un petit tableau déniché parmi la multitude désordonnée des objets. Celui-ci entre autres: “ tout un voyage est resté en nous  / et notre rêve dérive / vers le reste du monde”. C’est ainsi que je me suis apprivoisé à la poésie en général, la tienne en particulier. Puis j’en ai finalement apprécié l’ampleur, la diversité, la sincérité.

Après quelques hésitations – je n’aimais pas l’idée d’accéder si facilement à ton intimité – j’ai lu ton journal, publié il y a quelques années déjà. Cette lecture, que je ne regrette nullement, m’a touché, souvent là ou ça fait mal. Elle m’a éclairé aussi, sur ta démarche, et à l’occasion, sur les sens possibles de certains poèmes. Puis, j’ai vu et revu le film que Jean-Claude Labrecque t’a consacré et qui, je l’avoue, m’a bouleversé.

Difficile de ne pas être touché par tes paroles et ce destin tragique. Ton authenticité, l’absence totale de prétention, ta lucidité, la fluidité de tes phrases, sont déconcertantes, désarmantes. À 26 ans, tu avais ce qu’on appelle la maîtrise de ton médium, le langage.

Alors que les femmes sont presque universellement contraintes de prendre le nom de leur mari ou de leur père, toi tu as choisi de porter le nom de ta mère, en l’honneur de ton grand-père maternel musicien.  “Je suis l’amphore / je vous porte dans vos silences historiques / dans vos cloîtres / dans vos fenêtres d’inquiétude / dans vos gestes séculiers”.

Très jeune, tu as découvert l’écriture: le plaisir de créer avec les mots, et leur immense pouvoir (de séduction). La passion des mots se voit dans tes yeux, et dans cette voix agréable malgré une respiration un peu sifflante –  tu venais à peine de subir une opération aux poumons. On voit aussi le manche de ta canne accrochée à la table, tout près de toi.  Par pudeur, sûrement, tu parles peu de ce cancer qui te mine et gardes le silence sur ce grand amour déçu, impossible, qui forme pourtant la substance de ton journal.

De tous ces jours et de toutes ces nuits malades
je n’ai gardé que le harcèlement de mon amour
que cette destruction monotone du ciel
que ce lent étouffement de mes sens
Je ne reconnais plus mon corps
je suis entrée dans un univers maladroit
habité uniquement par les trépidations des rues

L’entrevue est entre-coupée d’extraits de quelques lectures de poèmes, enregistrées pendant la Nuit de la Poésie, le 28 mars 1980, qui est aussi le jour de mon anniversaire. Là, sur la scène, devant une foule qu’on sent immense, avec tes longs cheveux frisés, vêtue d’une robe un peu démodée, une canne à la main, tu apparais toute jeune, à peine sortie de l’adolescence. Ces poèmes que tu dis avec simplicité et un courage à peine imaginable, sonnent justes et vont droit au coeur. Je t’entend encore dire: “Mais des hôpitaux n’en finissent plus”. On est loin du slam d’aujourd’hui, ou de l’étincellante Michèle Lalonde, ta contemporaine. On se rend compte aussi, qu’en l’espace d’un an seulement, combien la maladie t’a fait vieillir.

Je suis seule comme un passant dans les paysages des autoroutes, ma peine ressemble aux terrains vagues des banlieues et des chemins qui mènent aveuglément d’une ville à l’autre. Journal p.97: 10 janvier 1979.

Tu racontes aussi comment, de l’écriture de petites histoires par lesquelles tu te faisais vivre des aventures, influencée par Jean-Jacques Rousseau tu en es venu à apprécier les mots pour eux-mêmes, leur sonorité, les images qu’ils font naître, et le plaisir qu’on peut avoir à les agencer en toute liberté.

je me couche en toi
et je reste inassouvie comme le plus pur hiver
qui reste sans bruits

Écrire devient alors pour toi une nécessité, une activité qui va de soi, te révèle le monde, et te permet de sauver du néant ces sensations passagères, ces pensées et ces émotions vouées à l’oubli. Dans une lettre à une amie, tu écris: “Le seul fait d’écrire m’enchaîne au réel”. Puis dans ton journal: “Partout où l’on se retourne, les moments, les choses, s’éparpillent, se désagrègent, mais ici le verbe rassemble” (p. 260: 22 août 1980).

La vie est un désert où je calcule et forge mes mirages. Journal, p. 293: 21 février 1981.

Tu dis aussi comment le sommeil et le désir amoureux ont été importants pour ta créativité, et tu parles de la beauté banale et grisâtre de Montréal, du temps qui t’est compté. “La poésie est ma nourriture, mon sarment, ma bouée de sauvetage. Écriture toujours possible contre le silence panique” (Journal p. 267: 26 octobre 1980).

Ton journal s’achève sur ces mots: “La maladie me fait atteindre des niveaux d’angoisse tels que le monde me devient complètement étrange et hors des limites même de la terreur, c’est-à-dire dans l’insignifiance totale” (p. 375). Quelques jours plus tard, pour toi notre beau monde, indifférent, insignifiant, s’est effacé dans le néant.

Je m’amuse parfois à imaginer quelle sorte d’enfant était l’adulte que je rencontre ou côtoie. Pour certains personnages, Shakespeare ou Victor Hugo par exemple, je trouve très difficile de les imaginer enfant. Pour d’autres, Arthur Rimbaud le premier, c’est de les imaginer adulte qui s’avère difficile. Dans ton cas, je n’ai aucun mal à te voir enfant et je t’imagine très bien adulte. Tu aurais 58 ans aujourd’hui. Tu enseignerais à l’université? présiderais des jurys de concours? évaluerais des manuscrits? tu serais devenue une agente d’approbation, de légitimisation des oeuvres? Non, je ne crois pas.

Tu aurais plus probablement choisi, comme le romancier Jacques Poulin, de t’exiler peut-être à Paris pour avoir l’impression de vivre en secret au centre du monde, ou quelque part près de la mer. Tout comme la poète américaine Mary Oliver, tu ferais de petits boulots ici et là, et continuerais à faire ce qui te fais le plus plaisir. Car de la poésie, on en meurt peut-être plus souvent qu’on en vit. Possiblement, comme l’a fait le poète Gilbert Langevin, tu aurais choisi d’écrire aussi des textes de chansons. Trenet chantait: “Longtemps après que les poètes ont disparus, la chanson court toujours dans les rues”. Quelle différence, au fond, entre poésie et chanson?

J’ai fait cette démarche apaisante
de te dessiner à chaque souvenir
qui me revient comme un matin fragmentaire
comme une avance vers la mémoire entière
de ton visage

L’automne dernier, je suis parti à ta rencontre, comme si tu n’avais fait que semblant d’être morte. J’ai arpenté ce quartier sans charme de Montréal où tu as vécu ta courte vie, ces rues sans arbre où tu t’inventais la mer. J’ai visité cette maison remplie de mots qui porte ton tout petit nom. J’ai vu cette plaque sur le mur, bien cachée dans l’escalier: ta vie en quelques lignes.

Avec le recul, je me rend compte que c’est moi que je cherchais, ou plutôt ce temps disparu que j’aurais aimé retenir.

Ce matin le soleil paraît et quelques tout petits nuages un peu féeriques, tant ils semblent légers et doux, flottent au-dessus des façades de briques rouges. On a coupé le seul arbre qui paraissait dans ma fenêtre. Un orme. Et comme tous les ormes de Montréal, il était atteint d’une maladie incurable. Cependant, lorsqu’on est venu le couper, il subsistait quelques branches qui bourgeonnaient. Il était comme moi, il résistait tant bien que mal et poursuivait l’espoir d’une quelconque (même modeste) floraison. Ils l’ont coupé avant. Moi, que va-t-il m’arriver? Journal, p. 308: 22 mars 1981.

Pour en savoir plus sur Marie Uguay:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Uguay/

http://www.litterature.org/recherche/ecrivains/uguay-marie-454/

http://ville-emard.com/MU/biographiemu.html

affiche Marie Uguay

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Rue Deschambault

Chère Gabrielle,

À une époque où tu vivais encore, je t’ai rencontré dans la bibliothèque d’une amie de la famille, un soir que je gardais son garçon. Tu étais cette photo en quatrième de couverture d’une belle édition de «Bonheur d’occasion». J’avais 17 ans et j’aimais passionnément mon pays et sa littérature. Je n’avais pourtant que peu lu: des romans rudes d’Yves Thériault, mais aussi Maria Chapdelaine et Trente Arpents, et des poèmes de Nelligan. Ces mots lancés dans l’immensité émouvante des forêts, de la neige et de ces terres à défricher.

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Et voici que ce soir-là, comme je me penchais par la petite fenêtre du grenier et vers les cris des étangs proches, m’apparurent, si l’on peut dire qu’ils apparaissent, ces immenses pays sombres que le temps ouvre devant nous. Oui, tel était le pays qui s’ouvrait devant moi, immense, rien qu’à moi et cependant tout entier à découvrir.
– Rue Deschambault, p. 217-218 – La voix des étangs.

Moi, ce soir-là, j’ai plongé dans ta prose à la fois réaliste et poétique, fasciné par ta faculté de nous faire voir la vie par les yeux de tous tes personnages, hommes, femmes, enfants. C’était donc ça la magie d’écrire, cette empathie vertigineuse, et aussi: … le pouvoir des images, la merveille d’une chose révélée par un mot juste et tout l’amour que peut contenir une simple et belle phrase (Rue Deschambault – La voix des étangs).

Je t’ai un peu oublié pendant des années, jusqu’au lendemain de ce terrible jour du 11 septembre 2001. Je me promenais dans les rues de mon quartier, comme perdu, assommé. Dans la vitrine d’une librairie, le titre de tes mémoires m’a rappelé à moi: «la détresse et l’enchantement». J’ai été fasciné par ton parcours, par ce courage surtout que tu as eu de partir à la découverte du monde, de l’écriture, et de toi-même. Je t’ai envié cette liberté durement conquise.

Et voici DSCF0269que douze ans plus tard, un voyage d’affaire m’amène ce printemps à Winnipeg. Dans l’avion, je lis «Rue Deschambault», heureux de retrouver cette voix familière, comme celle d’une amie longtemps perdue de vue. Le soir même, je m’y rend sur cette petite rue tranquille du vieux Saint-Boniface. Une recherche avait vite fait de m’informer que la maison de ton enfance, entièrement restaurée telle que tu l’as connue, était ouverte au public. Seul visiteur dans cette maison, que j’avais imaginé plus vaste, j’ai déambulé d’une pièce à l’autre dans tes souvenirs.

Curieusement, c’est le grenier surtout que je voulais voir. Je tenais à regarder par cette lucarne que tu décris dans ton roman.

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Alors, par la lucarne qui se trouvait à la hauteur de mon visage, j’ai aperçu le ciel. (…) Deux grands ormes plantés par mon père poussaient leurs plus hautes branches jusqu’au bord de ma lucarne, et, en tendant un peu le cou, je les voyais se balancer (…) Le chagrin a des yeux pour mieux voir à quel point ce monde est beau!
– Rue Deschambault – Petite Misère.

Comment ne sait-on pas plus tôt qu’on est soi-même son meilleur, son plus cher compagnon? Pourquoi tant craindre la solitude qui n’est qu’un tête à tête avec ce seul compagnon véritable?
– Rue Deschambault – Ma coqueluche.

Maison G Roy 1905

DSCF0272Évidemment, en près de 80 ans, le quartier a changé. La maison n’est plus seule sur la rue, les ormes que ton père a plantés ont survécu et dépassé la maison en hauteur. Tu es devenue une figure du patrimoine, une attraction, un objet d’étude et de culte séculaire.

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Sur la plaque officielle installée devant la maison de la rue Deschambault, des fonctionnaires bien intentionnés du gouvernement fédéral te qualifient de «pionnière du réalisme social au Québec». Toi qui avais pourtant écrit, vers 1978, que Bonheur d’occasion avait eu plus de succès qu’il en méritait et «eut pour résultat de me faire connaître comme une romancière de réalisme social – ce que je n’étais pas le moins du monde» ( Ma petite rue qui m’a menée au bout du monde).

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